Le « Précis » de la Révolution de Toussaint Bonvoisin

Toussaint Bonvoisin, mercier ordinaire du Hâvre-de-Grâce(1741-1815)

Né au Havre dans la paroisse Notre-Dame le 1er novembre 1741, François-Toussaint Bonvoisin est le deuxième fils de Jacques Bonvoisin (1710-1770), un marchand mercier venu de Picardie (Isques-sur-Mers), installé au Havre vers 1740 après deux ans passés à Rouen. Reçu bourgeois en 1743, Jacques Bonvoisin, marié en première noce avec Catherine-Reine Pilon, a épousé en secondes noces Susanne Moulin. De cette union sont nés quatre enfants : Jacques-François, l’aîné, né à Rouen en 1738, François-Toussaint, l’auteur des écrits de la Révolution, Suzanne-Anne, née au Havre le 22 juin 1745, et Cécille Adélaïde, née également au Havre le 25 juillet 1746.

Toussaint Bonvoisin reprend tardivement la maîtrise paternelle laissée entre les mains de sa mère jusqu’au début du règne de Louis XVI, moment à partir duquel il entre dans la puissante corporation des merciers du Hâvre-de-Grâce [1], dans un contexte de tensions dont témoignent les réunions qui se déroulent dans le quartier Notre-Dame (rue d’Albanie). La montée des idées libérales au Havre, une ville modeste [2] qui, devenue le 3e port colonial du royaume dans les années 1780 est brutalement transformée par l’essor du commerce antillais, y suscite en effet des réactions opposées. Alors que les uns épousent l’air du temps, d’autres restent attachés à la défense de leurs privilèges et manifestent, depuis la fin de la Guerre de sept ans (1756-1763) [3], notamment dans l’hostilité face à l’arrivée d’étrangers, leur refus de voir la Cité océane devenir une ville où s’imposerait une entière liberté de circuler.

Toutefois, dans ce contexte conflictuel, Toussaint Bonvoisin, homme de culture dont la sensibilité janséniste émerge au fil de la lecture des écrits, reste loin du tumulte. Il consacre son temps à fréquenter les assemblées de la paroisse notre-Dame où il retrouve les prêtres Jean-Antoine Mahieu [4] et Guillaume Anfray [5], les principaux responsables de celle-ci, et à l’éducation de ses nombreux enfants. Marié le 15 mai 1784 avec Marie-Henriette Ribert, Toussaint Bonvoisin fut en effet le père de sept enfants : Louis-Toussaint né le 5 avril 1785, Henriette-Victoire née le 21 juin 1786, Marie-Antoinette née le 30 juillet 1787, Benoît-Benjamin né le 27 décembre 1788, Armand-Frédéric né le 4 mai 1790, Henriette-Antoinette née le 6 août 1791, Victor-Henri né le 9 janvier 1795. C’est pour eux, une fois la Révolution survenue, que Toussaint Bonvoisin décide d’écrire. Il s’agit alors de témoigner et de construire la mémoire familiale d’un événement qu’il considère comme un châtiment de la Providence.

Durant les annĂ©es d’écriture de ce texte, Toussaint consolide ses liens d’amitiĂ© avec les prĂŞtres de la paroisse Notre-Dame, et particulièrement avec Guillaume Anfray. Ayant refusĂ© le serment demandĂ© aux ecclĂ©siastiques dans la Constitution de 1791, ce dernier, qui a quittĂ© Le Havre durant les Massacres de Septembre (4-11 septembre 1792) pour s’exiler en Angleterre, Ă  Gosport puis Wincester, entretient une correspondance avec Toussaint Bonvoisin [6] dont la lecture rĂ©vèle les encouragements et l’influence du prĂŞtre dans l’écriture du « PrĂ©cis ». Ce dernier se charge Ă©galement, Ă  partir de dĂ©cembre 1792, en compagnie de Mahieu et de Charles PorĂ©e [7], le prĂ©cepteur des enfants de l’élite havraise, de l’accueil du fils aĂ®nĂ© du mercier havrais, Louis Bonvoisin. Celui-ci, que son père prĂ©fĂ©rait voir tenu loin des tumultes, est le principal destinataire du « PrĂ©cis ».

TraumatisĂ© par la crise rĂ©volutionnaire, sĂ©parĂ© de son fils aĂ®nĂ©, Toussaint Bonvoisin Ă©crit Ă©galement Ă  des fins cathartiques. TĂ©moin effrayĂ©, parfois apeurĂ© de la RĂ©volution (comme le montre une longue lettre Ă©crite le 2 septembre 1793 aux membres du ComitĂ© de salut public de la commune du Havre afin de justifier son comportement depuis 1789), il se retire dans la maison familiale au 52 rue de la Vieille Prison. EntourĂ© par son Ă©pouse et ses enfants les plus jeunes, il commence en octobre 1792 Ă  relater la crise rĂ©volutionnaire pour « faire connoĂ®tre quel Ă©toit le bon Prince sous le règne duquel [ses enfants ] ils sont nĂ©es » [8]. Il interrompt l’écriture du « PrĂ©cis » dix ans plus tard, sous le Consulat. Le coup d’état du 18 Brumaire, le retour de ses deux fils aĂ®nĂ©s de Leipzig Ă  l’hiver 1800 puis de Guillaume Anfray en mai 1801 le poussent Ă  mettre fin Ă  ce projet destinĂ© Ă  une publication qui resta lettre morte. Toussaint Bonvoisin s’installe Ă  Montivilliers Ă  la fin du Consulat, oĂą il meurt le 14 aoĂ»t 1815, au moment du retour dĂ©finitif de Louis XVIII.

[1] Cette corporation compte 75 membres en 1789. Elle a, avec un montant fixé à 300 livres, le droit d’entrée le plus élevé parmi les 19 corporations havraises en activité.

[2] Au moment où Toussaint Bonvoisin commence ses écrits, Le Havre, en dépit de sa position de 3e port colonial, ne compte que 20 000 habitants.

[3] L’opposition des merciers havrais commence vraiment en juillet 1763 quand ils obtiennent l’interdiction du droit d’aunage aux étrangers à la ville. Elle franchit un palier à partir de 1783, moment qui marque le début de l’apogée négrier havrais, lorsque, par une succession d’arrêts du Parlement de Normandie, les merciers obtiennent l’interdiction aux forains de vendre sur les marchés du Havre. Arch. Dép. Seine-Maritime, série C : C133-134.

[4] Guillaume Mahieu, né en 1727, docteur en Sorbonne, fut le curé de la paroisse Notre-Dame de 1763 à 1791. Réfractaire, il se réfugie à Vernon puis part en exil à Gosport en septembre 1792. Il y dirige la vie spirituelle de la communauté havraise, puis se replie à Wincester, ville où il meurt le 30 juillet 1798.

[5] La Maison de la Miséricorde est, avec l’Hôpital Général du Havre, le plus important établissement caritatif du Havre à l’époque moderne.

[6] La plupart de ces lettres sont insérées dans le manuscrit du livre de Guillaume ANFRAY, Feuilles civiques de l’abbé Anfray du Havre, prêtre habitué à notre-Dame et fondateur de la Miséricorde mis en ordre et accompagnés de gravures et documents par Toussaint Bonvoisin du Havre, avec addition de monsieur Blanchet, conservateur de Bibliothèque de Montivilliers publiées à Winchester, impressions de Robbins et Jacob, Winton -1792-1802-). Bibl. mun. Le Havre, ms 524.

[7] Charles-Pierre Porée, né en 1757, fut clerc de l’œuvre Notre-Dame puis choriste en 1780. Prêtre rattaché à l’Eglise Notre-Dame, il partit aussi en exil à Gosport en compagnie de Mahieu et d’Anfray. Précepteur des enfants des négociants Begouën et Foache, il prend en charge l’éducation de Louis puis de Benjamin Bonvoisin, en Angleterre puis dans les états allemands entre 1794 et 1800.

[8] Expression utilisée par Toussaint Bonvoisin dans la 3e partie du Précis à la page 94.