Le « Précis » de la Révolution de Toussaint Bonvoisin

La structure du Précis

CommencĂ© un mois après les Massacres de Septembre, le PrĂ©cis de la RĂ©volution relativement Ă  Louis XVI. Respec du aux Rois et aux Puissances comprend 44 cahiers. Ceux-ci se prĂ©sentent sous la forme matĂ©rielle de la plupart des livres de raison [1]. Non couverts, ces cahiers sont tous, Ă  l’exception du dernier (31 pages), d’une longueur variant entre 90 et 95 pages, chacun d’entre eux se terminant par deux Ă  trois pages intitulĂ©es Table des principales matieres traitĂ©es. A chaque cahier correspond une « partie » du PrĂ©cis, Ă  l’exception des deux premiers cahiers pour lesquels cette correspondance ne vaut pas. Le premier rassemble 88 des 99 pages de la première partie, les onze dernières ayant Ă©tĂ© placĂ©es au dĂ©but du cahier 2, lequel recouvre Ă©galement la partie 2 du manuscrit (84 pages).

Bien qu’il ait Ă©tĂ© l’objet d’un travail prĂ©paratoire et d’un projet de publication, le « Précis » se caractĂ©rise par une construction hĂ©sitante, empirique, liĂ©e Ă  l’élaboration d’un texte Ă©loignĂ© des premières intentions de son auteur puis influencĂ© par les Ă©vĂ©nements rĂ©volutionnaires. RĂ©vĂ©lĂ© par la correspondance entretenue avec Guillaume Anfray durant l’automne 1792, le projet originel de Toussaint Bonvoisin d’écrire la RĂ©volution, qui doit aux conditions prĂ©cipitĂ©es de dĂ©part en exil du prĂŞtre rĂ©fractaire, diffère profondĂ©ment de l’aspect final revĂŞtu par le « PrĂ©cis ». Guillaume Anfray, intellectuel havrais reconnu [2], avait en effet commencĂ© avant son dĂ©part Ă  Ă©crire une « histoire du Havre » intĂ©grant les Ă©vĂ©nements rĂ©volutionnaires. ArrivĂ© en Angleterre sans moyen de continuer son projet, il demanda Ă  Toussaint Bonvoisin, de « tenir note de toutes ces Ă©poques, en peu de mots, car toutes ces annĂ©es-ci sont des annĂ©es intĂ©ressantes pour l’histoire de notre citĂ© ». Ainsi, ce qui allait devenir le « PrĂ©cis » fut originellement un ensemble de notes destinĂ©es Ă  entrer dans un ouvrage que devait Ă©crire Guillaume Anfray et que Toussaint Bonvoisin contribuera Ă  mettre en ordre et Ă  faire publier après le retour au Havre du prĂŞtre rĂ©fractaire. Ce sont les effets accumulĂ©s du sentiment de la fin d’une royautĂ© idĂ©alisĂ©e, du dĂ©part de son fils aĂ®nĂ© Louis qui le poussèrent Ă  passer de ce projet initial vers un rĂ©cit d’instruction familiale.

Par ailleurs, l’exĂ©cution du roi le 21 janvier 1793, la mise en place de la Terreur en septembre 1793, plus encore la dĂ©christianisation entre l’automne 1793 et l’hiver 1794 modifièrent l’écriture du « PrĂ©cis », les effets de ces Ă©vĂ©nements sur l’esprit de Toussaint Bonvoisin l’incitant Ă  passer d’un rĂ©cit de synthèse vers l’écriture d’une histoire immĂ©diate. La densitĂ© croissante des signes, des commentaires, des annotations en notes marginales jalonnant le texte et la place croissante occupĂ©e par l’insertion des journaux montrent cette Ă©volution qui aboutit Ă  faire du « PrĂ©cis » un texte organisĂ© en trois temps successifs :

Sur le premier plan, on remarque l’arrêt de l’écriture quotidienne. Lassitude, soulagement lié à la fin du pouvoir des sociétés populaires ou effet de nouvelles perturbations familiales (après Louis, Benjamin quitte le foyer familial [5]), de nombreuses raisons expliquent le retour de Toussaint Bonvoisin à une écriture plus espacée dans le temps qui l’incline de plus en plus à insérer les journaux (150 articles et 250 journaux entiers parmi lesquels figurent quelques numéros inconnus [6]) inspirant l’écriture de son texte.

Sur le plan thématique, ces vingt cahiers sont moins centrés autour des questions religieuses et laissent une part plus importante à l’analyse politique. Dans le contexte de bombardements anglais sur Le Havre sous le Directoire, ils réservent également plus de place pour l’histoire locale.

Bien que prolongĂ© après l’arrivĂ©e de NapolĂ©on Bonaparte au pouvoir Ă  laquelle Toussaint Bonvoisin consacre de longues pages, celle-ci constitue un moment d’arrĂŞt, progressif, dans l’écriture du PrĂ©cis. De novembre 1799 Ă  janvier 1803, il Ă©crit seulement 250 pages (cahiers 42-44), puis pose la plume au moment oĂą commence le Consulat Ă  vie. InstallĂ© Ă  Montivilliers quelques mois après, Toussaint Bonvoisin dĂ©cide d’écrire une synthèse sur « l’histoire du havre » intĂ©grant la crise rĂ©volutionnaire. « Le PrĂ©cis », sous la forme de notes renvoyant au texte original, reparaĂ®t une dernière fois dans ce nouveau texte Ă©galement inachevĂ©.

[1] Sur ce sujet, voir Fr-J. RUGGIU, M. FIGEAC, … « Marques, signes, signatures sur les manuscrits d’écrits du for privĂ© dans le sud-ouest de la France Ă  l’époque moderne », in Au plus près… op. cit., pp. 133-149.

[2] Guillaume Anfray est un intellectuel havrais connu pour la richesse de son cabinet de curiosités. Lorsque fut formé le Muséum du Havre, Levillain, le naturaliste chargé de mobiliser les ressources en vue de cette création, signala d’ailleurs aux membres du Comité d’instruction du Havre, l’intérêt du cabinet d’Anfray dans la perspective de la création d’un Muséum en raison de son grand nombre d’objets et d’ouvrages confisqués après le départ du prêtre en Emigration (Arch. Mun. Le Havre, fonds révolutionnaire, série R : R 29, Thermidor an II).

[3] Le 1er cahier est ainsi conclu par 20 pages de description de la journée du 20 juin 1792 dans laquelle celle-ci est comparée à l’Apocalypse, le 2e cahier par l’une des lettres de La Fayette écrite à ses armées pour stigmatiser la Constitution, le 3e par le décret de condamnation à mort du Roi.

[4] Sur les titres rouennais Ă©voquĂ©s dans « le PrĂ©cis », voir E. WAUTERS, La presse de province pendant la RĂ©volution française: journaux et journalistes en Normandie: 1785-1800 , Paris, CTHS, 1993, 353 p.

[5] Benjamin Bonvoisin quitte le foyer familial en 1798 pour rejoindre son frère et l’abbé Porée installés à Brême.

[6] On trouve ainsi quelques numéros méconnus du journal L’Eclipse.